Quelques mots sur les rectifications orthographiques de 1990

Revenons sur une polémique qui a secoué pendant quelque jours en 2016 le monde francophone… les rectifications orthographiques de 1990! La vigueur débat début 2016 en France au sujet de l’introduction de manière uniforme dans les manuels scolaires de l’orthographe recommandée issue des rectifications de 1990 (il y a 26 ans, donc), en a surpris plus d’un. J’ai donc l’intention d’expliquer pourquoi j’estime qu’elle est, bien que très mineure, salutaire de manière générale et de réfuter quelques arguments à son sujet.

Il faut tout d’abord noter que le « débat » est souvent très pauvre en informations. Tout le monde de s’envoyer à la figure des arguments sur l’étymologie, l’histoire de la langue et le « nivèlement par le bas », fréquemment sur fond de méconnaissance du contenu la réforme elle-même…
Les changements apportés par celle-ci sont par ailleurs très faciles à trouver sur Internet, et ce, depuis des années.

Une tradition timidement réformiste

L’histoire du français écrit moderne est jalonnée de réformes orthographiques, à partir de l’époque où l’Académie, nouvellement créée, a tranché en faveur d’une orthographe fortement teintée d’étymologie (avérée, « recréée » ou imaginée). Depuis, l’Académie et les autres instances compétentes (comme le Conseil supérieur de la langue française) n’ont pas cessé de réformer l’orthographe par petites toutes.

« On efface l’étymologie et l’histoire de la langue »

Premièrement, il convient de noter que le français porte toujours de très nombreuses traces d’étymologie: lettres dites « grecques », muettes et/ou à fonction purement épenthétique ou dérivatives. D’ailleurs, où s’arrête le besoin d’étymologie? Regrette-t-on que colère – mot d’origine grecque – ne s’écrive plus cholère? Quant à des graphies comme celle d’oignon, tout seul ou presque avec sa graphie conservatrice, alors que le trigramme ign, représentant /ɲ/ a presque uniformément été remplacé par gn, elle est rectifiée en ognon pour les mêmes raisons qu’une montagne n’est plus une montaigne. On rejoint donc dans la plupart des cas des formes parfaitement intégrées dans la graphie sans que personne n’en soit gêné.

« C’est du nivèlement par le bas! »

Dans ce cas, toute l’histoire du français depuis les Serments de Strasbourg (la première trace connue de roman – ou proto-français – écrit), voir depuis la Gaule romaine, n’est qu’une longue histoire de baisse de niveau. Nous parlons très, très mal le latin! Sauf à considérer que dans l’histoire, une forme – la nôtre, tiens! – aurait atteint un sommet, et que toutes les autres lui sont inférieures. Ça ne tient évidemment pas debout. À ce compte-là, on n’a qu’à rétablir la norme du dictionnaire de l’Académie de 1694 ou même le latin! Ça nivèlera par le haut, non?

Pour un système graphique fondé sur des principes

Le pire dans tout ça, c’est que je demeure tout de même un « conservateur réformiste » dans toute cette affaire. Conservateur car je crois que la voie à suivre est l’évolution de la langue à l’intérieur de la tradition graphique actuelle, tel que nous l’avons fait jusqu’à maintenant. Je suis sceptique quant à une révolution du système graphique du français qui rendrait sa forme écrite méconnaissable et sa littérature antérieure peu accessible aux lecteurs modernes. On pourrait toutefois pousser un certain nombre de règles plus loin pour régulariser la langue sans mettre en péril la continuité historique.

On y oit aussi par exemple toutes sortes d’alternances assez régulières, par exemple, pêle-mêle, –eau/eler, morceau/morceler, l’alternance g/gu, les –s du pluriel et –e du féminin, le fait qu’un –s– intervocalique soit voisé (/z/), et j’en passe. L’orthographe actuelle du français est fondée sur des règles et principes plus ou moins réguliers. Mais c’est ça qui compte. La norme graphique ne doit pas être une liste de mots dans un dictionnaire. C’est un ensemble de principes et la graphie communément admise de la langue doit être évaluée en regard de ces principes. C’est l’esprit des rectifications orthographiques de 1990, qui bien que très limitées, tentent d’éliminer un certain nombre de graphies irrégulières ou « hors système », comme l’aurait dit la linguiste Nina Catach (mots isolés, graphèmes sans aucun lien avec l’oral, même par la liaison ou la dérivation p. ex. le –s de relais).

Considérer que la graphie « conventionnelle » d’un mot est le summum de la perfection (concept douteux) parce que quelques générations l’ont vu écrit comme ça, en dépit des principes de l’orthographe, n’a que peu de sens. Idéalement, la graphie des mots se plierait aux principes et conventions de la norme. Norme peut-être complexe, avec plein de niveaux et d’enchevêtrements, mais on peut à tout moment décider de mettre fin à une exception et faire plier un usage particulier face aux principes et aux règles.

Et qu’on ne nous dise pas que cela détruit la langue ou l’orthographe. Lorsqu’on applique les règles et principes orthographiques du français, on renforce le système graphique. Lorsqu’on prétend défendre le système orthographique, on doit viser à défendre ses principes, et non s’opposer à l’extension du champ d’application. Le contraire serait tout de même un comble!

Une orthographe au service des usagers de la langue

Pourquoi promouvoir une mini-réforme si les changements mineurs proposés n’augmenteront pas significativement le niveaux de ses usagers? Parce qu’une plus grande régularité et la diminution du nombre d’exceptions est utile aux locuteurs de la langue et est bénéfique en soi. On aurait pu ressortir l’argument du « pourquoi se compliquer la vie pour si peu » à presque toutes les réformes de l’écriture jusqu’à ce jour… Ce n’est pas une révolution, les grands principes restent les mêmes, alors à quoi bon? Mais oserait-on asséner que l’orthographe du XVIIe siècle avec ses très nombreux s diacritiques (sans compter les autres consonnes), ses terminaisons en –ois ou –oit prononcées /ɛ/ (j’avois), ses idiosyncrasies diverses (un parent, des parens) et j’en passe, est plus adaptée à notre langue que celle d’aujourd’hui (alors qu’elle notait une langue malgré tout fort semblable dans ses traits fondamentaux)? Aurait-on dû renoncer à toute réforme parce que c’était la tradition, c’était trop dur, du nivèlement par le bas, ou que sais-je encore? Toutes choses égales par ailleurs, les francophones sont-ils mieux servis par un système graphique tendant à la régularité et au reflet d’un état de langue actuel, ou du moins relativement récent? Sinon, il faut accepter l’accentuation lente d’une forme de diglossie. Certaines communautés linguistiques diglossiques s’en sortent certes très bien et c’est un état de fait compréhensible dans certains espaces linguistiques (par exemple l’arabophonie ou la Suisse alémanique), mais ce n’est pas la façon de faire de la francophonie actuelle. D’ailleurs, quitte à fortement déconnecter la norme écrite de l’oral, autant se fabriquer une norme panromane (un genre de nouvelle interlingua ou de pseudo-occitan?), ce serait plus sympathique!

Pourquoi la polémique: l’alphabétisation de masse

Je crois que l’une des causes principales de la résistance rencontrée dans la population (francophone – et surtout française – mais pas seulement: voir la longue aventure de l’Accord orthographique portugais de 1990, qui est seulement maintenant en train d’aboutir ou encore la réforme allemande des années 1990) est due en fait à l’alphabétisation de masse. Dans une société où seule une minorité est lettrée, un changement de système ne concerne pas qu’un tout petit microcosme. Au contraire, dans une société déjà scolarisée, tout le monde se sent concerné… La polémique trouve donc un terreau pour enfler et la l’orthographe devient un nouveau sujet sociétal.

Voici donc pourquoi, indépendamment du bienfondé des choix particuliers proposés par la réforme (de 1990, quand même!), il n’y a pas de raison de paniquer à l’idée d’une réforme de l’orthographe.

Le texte que vous venez de lire respecte l’orthographe recommandée de 1990. Gageons que vous n’avez pas tant souffert que ça!

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