Langue internationale: analytique ou synthétique?

Quelques réflexions sur la grammaire des langues à vocation internationale et leur acquisition. Est-il plus facile d’acquérir une langue fortement analytique (peu de changement de forme des mots, prépositions) ou fortement synthétique (relations grammaticales exprimées à l’intérieur des mots par des changements morphologiques)?

Une grammaire meilleure qu’une autre?

Est-il possible de déterminer quelles sont les caractéristiques idéales d’une langue auxiliaire de communication internationale (LAI, c’est-à-dire dont le but est de permettre la communication entre personnes de langues maternelles différentes) pour faciliter leur acquisition? Y a-t-il d’ailleurs une réponse claire?

Dans les différentes langues conçues à cette fin (dont l’espéranto est de loin la plus connue et la plus diffusée), on s’accorde assez souvent sur le fait que pour faciliter l’apprentissage, leur grammaire devrait être régulière et leur vocabulaire «international» (ce qui revient souvent à former des mots à partir de racines fréquentes dans un ensemble de langues sources de référence, implicitement ou explicitement).

Dans le domaine grammatical, il faut faire des choix. Comment indiquer le rôle des différents éléments dans une phrase? Par des désinences grammaticales différentes (langue dite «synthétique»)? Par l’ordre des mots et des prépositions (langue «analytique») – je schématise pour les besoins de l’argumentation?

Prenons le cas d’une phrase simple sujet-verbe-complément: Kato sekvas muson. («Un chat suit une souris.») L’espéranto par exemple note le rôle complément d’objet par l’adjonction d’un -n à la fin des adjectifs et des noms (muson). En contrepartie, les rôles du sujet et du complément ainsi explicités, l’ordre des mots reste libre et peut donc se rapprocher – ou non, au choix – de l’ordre qui a normalement cours dans la langue maternelle du locuteur ou être utilisé à des fins stylistiques ou de mise en avant d’un élément ou d’un autre (on peut dire «Muson sekvas kato.»). Le choix de ne pas utiliser ce procédé aurait nécessairement fixé l’ordre des mots. En français par exemple, dans «un chat suit une souris», c’est la position des mots par rapport au verbe qui indique la fonction, sujet ou objet, du chat et de la souris, respectivement.

Et bien sûr un grand nombre de possibilités existent sur le continuum analytique-synthétique, concernant un tas d’autres cas (exprimer la possession, la direction, les adverbes, les adjectifs, etc.), la limite entre les deux pôles n’étant pas claire. On calcule parfois le nombre de morphèmes par mot comme indicateur de complexité morphologique.

La question que je me pose depuis quelque temps: même si formellement l’adjonction d’un marqueur morphologique de rôle grammatical (procédé synthétique) peut être plus ou moins équivalent (car il transmet essentiellement la même information) à la fixation de l’ordre des mots (procédé analytique), qu’en est-il cognitivement du point de vue du locuteur et de l’apprenant?

Des leçons des créoles et du contact linguistique?

L’une des observations intéressantes à faire à ce sujet est celle des pidgins et des créoles. En effet ces langues issues de contacts linguistiques penchent à ce que j’en sais presque toujours plus du côté analytique. Le contact semble favoriser la sélection de mots à un seul morphème (ou un nombre réduit) et privilégier un ordre des mots fixe. Or, qu’est-ce qu’une LAI sinon une langue de contact construite consciemment? Des «créoles artificiels»?

J’ai aussi déjà lu (exemple) qu’on observerait aussi une tendance générale des langues très diffusées était d’être globalement plus «simples» morphologiquement (moins de cas grammaticaux et de marqueurs redondants) que les langues à petit nombre de locuteurs. Est-ce leur diffusion relativement importante qui leur fait perdre leurs déclinaisons (si elles en ont), par contact, comme les créoles? Ou l’inverse? La diffusion d’une langue se fait toutefois souvent beaucoup plus vite que le temps nécessaire à la diffusion de changements morphologiques majeurs… Certaines langues parlées par un très petit nombre de personnes (comme certaines langues autochtones des Amériques) ont une morphologie fort complexe.

Ceci pourrait donc faire porter à croire qu’il existe une corrélation entre simplicité morphologique et situation de contact entre des langues diverses. Une sorte de «direction préférentielle» du changement morphologique et grammatical. Sur un point connexe, toutefois, j’ai aussi entendu l’argument que la redondance (qu’on peut associer à une abondance de marqueurs grammaticaux) pouvait être une bonne chose pour éviter les pertes d’information (par exemple des accords distribués sur plusieurs mots), et même à plus forte raison pour une langue internationale.

Il faut aussi se rappeler que les langues suivent apparemment des cycles typologiques de très longue durée (sur des milliers d’années), alternant périodes de morphologies synthétiques et analytiques. Par exemple les langues indo-européennes sont globalement en ce moment sur une pente qui va vers l’analytique. On ne peut donc pas tout attribuer au contact linguistique.

Comment apprend-on une langue?

Je n’ai pas de grand bagage théorique sur la question, mais il me semble que l’un des mécanismes les plus importants, assez facile à remarquer chez la plupart des gens parlant une autre langue que leur langue maternelle est qu’il s’agit, du point de vue cognitif, d’une forme de relexification. En d’autres termes, apprendre une langue serait d’abord l’apprentissage d’un nouveau vocabulaire, les nouveaux mots étant simplement substitués à ceux de la langue maternelle dans les phrases émises par le locuteur. Bien sûr, parler une autre langue nécessite bien souvent de faire usage de structures grammaticales différentes, de distinctions supplémentaires ou différents entre les mots, etc. Mais le fait est qu’on entend souvent les apprenants faire usage de calques (sur la structure de leur langue).

Lorsqu’on parle une langue typologiquement proche de la nôtre, qui dans le meilleur des cas peut se traduire par des substitutions un à un des différents éléments d’une phrase, ou que différentes formes dans notre langue se «transforment» en une forme unique dans la langue cible, pas de difficulté. Les problèmes surviennent lorsqu’il faut faire des choix: une forme vers plusieurs formes ou des formes diverses des deux côtés, mais qui ne  se chevauchent que partiellement.

Quelques exemples

Prenons le cas de francophones parlant anglais: le français ne marque dans la plupart des cas pas le pluriel (à l’oral: une maison, des maisons, /mɛzɔ̃/ dans les deux cas), mais l’anglais oui (par l’adjonction de [s] ou [z] à la fin des mots, noté -s). On entendra fréquemment des francophones ne pas prononcer les pluriels en anglais. Ou prononcer ou écrire la marque des verbes conjugués au présent à la troisième personne du singulier (les trois première personnes étant pour la plupart des verbes français de forme identique à l’oral). À une forme unique pour le singulier et le pluriel, on doit «choisir» deux formes dans la langue cible.

À l’inverse, les locuteurs de langues relativement analytiques (telles que l’anglais ou le mandarin) font face à de nombreux choix de formes lorsqu’ils parlent des langues fusionnelles. Par exemple des verbes non conjugués, par exemple dans le cas du mandarin, ni la personne ni le temps verbal ne sont indiqués par la morphologie. Un francophone se perd facilement dans les nombreuses déclinaisons du russe. Une forme unique en français peut correspondre à de nombreuses formes en russes, selon la déclinaison. Au niveau syntaxique, une morphologie nominale simple nécessite généralement une fixation de l’ordre des mots et l’usage de prépositions. Il peut être difficile de s’adapter à une morphologie synthétique.

Toutefois la difficulté inverse existe aussi. Par exemple la position du verbe en allemand est régie par de nombreuses règles. Récemment un germanophone faisait part en ligne des difficultés qu’il avaient eues à maitriser les règles différentes de l’anglais sur ce point. On voit donc que des deux côtés, des difficultés peuvent surgir.

Un facteur de succès pour une langue internationale?

Une «bonne» LAI doit-elle pencher plus d’un côté ou de l’autre? Des désinences casuelles indiquant le rôle des mots (pôle plus «synthétique», relativement parlant) ou des prépositions et un ordre des mots fixe (pôle «analytique»)? À régularité et vocabulaire égaux, est-il plus facile d’acquérir des structures analytiques ou synthétiques? Ou la chose est-elle indifférente?

Toutefois, après avoir dit tout ça, il me semble pour le moment que les caractéristiques grammaticales et de vocabulaire n’ont qu’assez peu à voir avec le succès final de la langue, au-delà d’un certain niveau de base d’irrégularité et de simplicité d’acquisition. On peut peut-être expliquer en partie l’échec du volapük (l’une des premières langues auxiliaires internationales, par la complexité de sa grammaire, en plus – d’après ce que j’en sais – de l’attitude intransigeante de son initiateur. Le reste est probablement plus lié au succès de la communauté qui la parle elle-même, à ses projets, à l’image qu’elle projette, au type de gens qu’elle attire, domaines où l’espéranto s’est bien défendu.

Après tout, l’espéranto, fortement agglutinant (et présentant donc le plus souvent plusieurs morphèmes par mot), est très régulier et son système d’affixation est presque universellement salué par les apprenants comme très accessible et par les locuteurs expérimentés comme offrent une très grande flexibilité dans l’expression.

Je reste ouvert aux nouvelles idées sur le sujet.

2 commentaires

  1. Un autre argument pour l’analytique est la facilité de reconnaitre les mots. En lingwa de planeta, les formes verbales sont presque toutes des auxiliaires, un peu comme en anglais, et les verbes restent tous à leur forme «infinitive». Il existe des affixes, mais ils sont beaucoup moins utilisés qu’en espéranto. Il est donc toujours facile de reconnaitre les mots. Encore plus qu’en anglais, puisqu’en ldp, ils ne peuvent avoir qu’une fonction, verbes, adjectifs, adverbes ou noms.

  2. En plus de cela, on peut aussi dire que cela facilite l’insertion de mots et nom propres d’origines diverses dans la langue (ce qui, dans une langue internationale, ne doit pas être si rare). C’est pour cela que le «naïsme» en espéranto ne me semble pas être une mauvaise innovation.

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