Le retour de la géographie?

La mondialisation nous a habitués à une géographie évanescente, dans un monde perçu – du moins par les personnes qui en ont les moyens – comme un «village mondial». La pandémie démontre bien que de nombreuses activités peuvent s’effectuer virtuellement, faisant fi des distances. Mais elle les a aussi, dans un autre mouvement, brutalement rétablies. Par exemple, un Paris-Montréal prend en ce moment 15 jours : un pour le vol, plus une quatorzaine d’isolement!

Centrale hydroélectrique au fil de l'eau de Rivière-des-Prairies, au nord de Montréal.
Centrale hydroélectrique au fil de l’eau de Rivière-des-Prairies, au nord de Montréal. L’accès à l’énergie est une contrainte importante de nos sociétés.
Photo: Nicolas Viau

Énergie, distance et couts

Au-delà de cette brutale prise de conscience, fruit d’une situation qui, espérons-le, s’améliorera bientôt, c’est l’énergie qui permet de vaincre la distance. Problème: les hydrocarbures d’origine fossile sont encore «trop peu chers», dans la mesure où ils cachent des couts considérables – notamment climatiques – mais sont difficiles à substituer, particulièrement pour le transport.

L’une des solutions serait bien sûr l’électrification, que nous connaissons bien au Québec, avec nos importantes ressources hydroélectriques. Malgré des progrès, le stockage d’électricité reste cher et moins dense que les hydrocarbures.

Sans une telle percée, à quoi le monde ressemblerait-il sous l’effet d’une telle transition énergétique, si ces carburants fossiles devaient tout de même se renchérir, en raisons de politiques de réduction des émissions (comme les taxes carbone)? Ou par l’atteinte d’un «pic pétrolier»? Faisons donc un petit exercice d’imagination.

Conséquences locales… et mondiales

Première conséquence : les déplacements sur très longue distance de personnes, mais aussi des marchandises, s’en trouveraient renchéris et donc moins fréquents. L’aviation pourrait continuer de connaitre des difficultés. Voyons la France qui envisageait récemment d’interdire de nombreux vols court courrier qui pourraient s’effectuer en train (les trains de nuit semblent aussi promis à un certain avenir pour cette raison).

Le transport ferroviaire à haute vitesse pouvant, lui, être relativement facilement être électrifié et propre, il retrouverait ses lettres de noblesse (jamais complètement perdues par exemple en Europe). Moyen de transport terrestre, il favoriserait les liens intracontinentaux, aux dépens des autres modes, nécessaires au transport intercontinental, qui deviendrait relativement moins compétitif.
Cela pourrait aussi accélérer le mouvement de relocalisation productif vers l’Occident (on parle quelquefois de «protectionnisme vert»).

Deuxième conséquence: l’usage accru d’énergies renouvelables pour substituer les hydrocarbures, intrinsèquement liées aux conditions géographiques locales (ensoleillement, ressources hydriques, géothermie).

Le Québec, fort de ses ressources hydroélectriques, le sait bien.
Ces deux grandes classes de conséquences économiques pourraient à mon sens favoriser une régionalisation accrue du monde.

Résilience des ensembles continentaux?

Les ensembles continentaux, dont l’Union européenne (UE) est l’exemple le plus achevé, ont pu sembler vaciller ces dernières années. Les partisans du Brexit n’affirmaient-ils pas que l’Europe était dépassée, puisque les marchés étaient mondiaux, une attitude encapsulée dans le slogan «Global Britain»? Pourtant, environ la moitié du commerce britannique s’effectue avec ses voisins de l’UE, et s’assurer du maintien de relations commerciales les plus fluides possibles en ce qui a trait aux biens était l’une des priorités des négociations de l’accord commercial post-Brexit. En matière d’énergie aussi, pour revenir sur ce terrain, l’interconnexion avec le réseau électrique européen reste à l’ordre du jour. Alors que les relations commerciales des pays occidentaux avec l’énorme mais plus lointain marché chinois ne sont, elles, pas toujours au beau fixe, le voisinage garde son importance.

L’intégration nord-américaine se poursuit elle aussi entre autres autour de projets énergétiques. Pensons au projet du maire de New York qui annonçait l’année dernière vouloir se fournir en électricité grâce à Hydro-Québec dans le cadre de sa transition vers l’électricité propre, ce que certains ont appelé une «batterie verte». Et n’oublions pas que c’est avec la Californie (et auparavant aussi avec l’Ontario) que le Québec a lié sa bourse du carbone, même si elle semble connaitre quelques ratés. L’intermittence des énergies renouvelables poussera les réseaux vers plus d’interdépendance.
Les continents tiraillés par leurs dissensions internes seraient-ils condamner à s’entendre – entre autres – pour ces raisons?

Et le Québec dans tout ça?

Le Québec a probablement de belles cartes à jouer, notamment dans le secteur énergétique.

Intégration continentale et «barrières» océaniques ne lui faciliteraient toutefois peut-être pas la vie, lui qui bénéficie grandement de ses liens intercontinentaux – migratoires, économiques, culturels et éducatifs – notamment dans le monde francophone, alors qu’il est lui-même un ilot dans un autre « océan », anglophone celui-là.

D’un autre côté, le numérique renforce aussi les «continents» culturels, où texte, images et sons circulent (nonobstant les obstacles légaux) librement d’un bout à l’autre du globe, suivant des contours linguistiques, favorisant l’émergence de grands ensembles transcontinentaux.

La pandémie donne donc peut-être un avant-gout de l’avenir, un avenir dans lequel on communique certes à peu de frais, mais où la distance pourrait couter cher. Dans ce contexte, les relations de voisinage entre territoires pourraient bien se renforcer par nécessité, empruntant potentiellement de nouvelles formes, le tout sur fond de changements climatiques et d’une mondialisation un peu plus «régionale» et un peu moins «globale».

La géographie n’a peut-être pas dit son dernier mot!

Un commentaire :

  1. Des sociétés privées prévoient offrir bientôt des centrales nucléaires mobiles au thorium et au sel fondu pour des prix inférieurs à ceux du charbon. (Ces centrales fonctionnent à pression ambiante, donc sans risque d’explosion, et elles possèdent un fusible — au sens propre — qui les arrête automatiquement et passivement à la moindre surchauffe.) La compagnie ThorCon Power vise le marché indonésien, par exemple, avec des centrales construites à la chaine dans des chantiers navals et amarrés dans des ports. L’hydraulique vit peut-être ses dernières heures…

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