Rhétorique et débats linguistiques

Montréal: le cœur des débats linguistiques québécois
Photo: Nicolas Viau

Les débats actuels (et passés) sur la langue – celle de la langue publique à Montréal et sur la réforme de la Charte de la langue française (communément appelée loi 101), mais pas seulement – me semblent traversés de perceptions et de suppositions erronées ou qui ne font pas progresser la discussion. Il ne faut s’engager dans une rhétorique à même de porter au-delà des cercles déjà convaincus et de créer des consensus en faveur du français, tout en réfutant des lieux communs tels que celui qui voudrait que seul l’anglais soit langue d’ouverture ou de diversité culturelle. Ou celui qui, dans certains milieux, selon lequel la Charte de la langue française (la «loi 101») s’opposerait à la diversité linguistique. Est-ce vraiment le cas?

Français et diversité linguistique

De quoi parle-t-on lorsqu’on parle de diversité linguistique? L’Amérique du Nord anglophone est bien sûr habitée de personnes aux origines et aux cultures les plus diverses. La puissance et l’importance démographique de l’anglais sur le continent entraine par ailleurs – sans grande surprise – un mouvement de convergence linguistique et culturelle à chaque génération: l’anglais y demeure donc la langue publique et commune – la diversité est donc, à ce niveau, faible. Hors quelques postes très spécifiques liés à la langue (ou, au Canada hors Québec, dans le cas d’institutions francophones), enverrait-on à Toronto, Vancouver ou New York, un CV dans une langue autre que l’anglais?

Qu’en est-il à Montréal – là où se vit le cœur de l’action linguistique au Québec? Rappelons tout d’abord qu’il n’est pas question de nier que Montréal soit plurielle – après tout, toutes les métropoles du monde le sont à divers degrés – ni que l’anglais y soit légitime, reflétant son histoire, largement celle d’une hybridité franco-britannique. D’ailleurs la loi 101 elle-même rappelle dans sont préambule qu’elle opère «dans le respect des institutions de la des institutions de la communauté québécoise d’expression anglaise […]». Au contraire, la loi prend cette réalité en compte en compte: elle vise à donner un véritable espace comme langue publique et commune au français dans un contexte extrêmement contraint où l’anglais est à la fois l’une des langues du lieu, langue majeure du continent – et maintenant grande lingua franca.

Avec le renforcement renforcement du statut du français qui s’est opéré depuis sa promulgation en 1977, la Charte a mené Montréal (là où se passe l’essentiel de «l’action linguistique») en pratique – et peut-être presque malgré elle – au «rêve bilingue canadien», comme je l’ai déjà expliqué. Pierre E. Trudeau, l’a rêvé, René Lévesque l’a fait – ironiquement, par la loi 101 elle-même. Montréal est l’un des rares endroits au Canada où la possibilité vivre dans les deux langues officielles au quotidien est effectivement réalisée.

Sur le continent américain, ne serait-ce pas donc la francophonie québécoise – et montréalaise – qui porte la diversité linguistique, l’un des seuls endroits en Amérique du Nord où l’anglais ne domine pas sans partage? Jean-Benoît Nadeau a d’ailleurs déjà noté dans les colonnes du Devoir que Montréal était «la ville la plus trilingue du pays». Le Québec lui-même avec ses près de 45 % de bilingues français-anglais est la province la plus bilingue du Canada et dépasse le Nouveau-Brunswick, pourtant la seule officiellement bilingue.

Une politique d’aménagement linguistique nécessaire

Avant la loi 101, la langue du succès et du pouvoir à Montréal était l’anglais. Malgré la forte remontée du français depuis, l’asymétrie demeure – y compris au Québec – le gouvernement fédéral lui-même l’a reconnu. Sans politique d’aménagement linguistique, le risque d’un bris du fragile équilibre atteint au cours des quatre dernières décennies est réel. Le courant est fort, il faut constamment nager en direction contraire pour rester – au minimum – sur sur place.

Voyons par exemple les résultats du Power Language Index (ou Indice des langues influentes), créé par le chercheur Kai L. Chan, qui l’a calculé au niveau local pour le grand Montréal. Cet indice synthétique prend en compte différents indicateurs d’influence, dont les revenus associés à chaque langue dans l’économie, le poids démographique, etc. Il en ressort que le français est de peu la première langue du grand Montréal, étant presque à égalité avec l’anglais, et très loin devant ce qui apparait comme la troisième langue de la région, l’espagnol. Elle vit donc bien largement une situation de bilinguisme de fait.

Faudrait-il donc, partant de ce fait, en appeler au bilinguisme institutionnel complet? Dans le contexte canadien et nord-américain, contrairement à ce qu’on pourrait penser un peu naïvement, ce genre de politique ne mène pas à la pleine équité linguistique mais donne plutôt une prime à l’anglais. Comme il est plus probable que rencontrer des francophones parlant bien l’anglais que l’inverse, l’anglais devient souvent la langue par défaut et le français, évincé de facto. Quiconque travaille dans un milieu un tant soit peu bilingue l’a déjà vu lors de réunions, mais c’est aussi aussi largement le cas dans la fonction publique fédérale, de l’aveu même du Commissaire aux langues officielles, ou encore au sein de la diplomatie canadienne, essentiellement anglophone, selon un reportage du Devoir.

Autant dire que les mesures d’aménagement linguistique en faveur du français demeures justifiées. L’anglais s’impose par défaut en Amérique du Nord et le reste est optionnel. Sauf au Québec, tant que la volonté y est.

Il est donc quelque peu ironique de voir que ceux qui défendent la loi 101 sont en réalité sont, de fait, du côté de la diversité et du bilinguisme (et du français bien sûr) et ceux qui s’y opposent, du côté du glissement vers un nouvel unilinguisme. Il n’y a d’ailleurs pas de monopole de l’anglais comme langue d’ouverture. Au Québec, et à Montréal en particulier, le français est aujourd’hui parlé par des gens de toutes origines et de toutes situations sociales; la population est de plus très ouverte sur l’international. Toronto, Vancouver ou encore New York sont au final bien plus anglophones que Montréal n’est francophone, ce qui ne semble indisposer personne.

Créer un discours positif – et convaincre

Peut-être la première étape serait de rappeler que notre spécificité francophone n’est pas un fardeau mais une chance. Elle appartient – et est utile – à l’ensemble de la population québécoise et on a raison de vouloir la préserver. C’est largement sa spécificité francophone qui met le Québec – et Montréal – «sur la carte». Dans un monde qui valorise fortement l’authenticité et la différence, c’est une différence qui nous démarque. La francophonie fonde largement notre originalité collective et est inclusive, pouvant être partagée par tous, y compris par les nouveaux arrivants – l’un des enjeux majeurs de la loi 101.

C’est un avantage immense de visibilité, de promotion, de connexion au reste du monde francophone – qui est vaste. Si Montréal n’est pas la grande métropole de la francophonie des Amériques – un statut unique et enviable –, quelle ville de même envergure peut jouer ce rôle?

Le moment serait peut-être aussi plutôt bien choisi pour contrer les aprioris négatifs par des démonstrations positives, par exemple en dépassant le bilinguisme. Montréal pourrait par exemple – tout en conservant le français langue commune – adopter une politique de communication multilingue dans certains contextes (la campagne d’affichage pour les élections municipales actuelles en sont d’ailleurs un exemple). Le gouvernement du Québec n’a d’ailleurs pas hésité à suivre cette voie dans le contexte de la crise sanitaire.

La communication politique pourrait aussi s’inspirer de ce que fait le mouvement catalaniste, qui n’hésite pas à communiquer dans plusieurs langues. Cela servirait de message puissant à tous que le fait de vivre en terre francophone en Amérique est un signe d’originalité et d’ouverture et certainement pas de fermeture. Les ressources humaines pour le faire sont déjà ici! Beau moyen de valoriser la contribution des Néo-Québécois, après une quinzaine d’années de débats identitaires sur les signes religieux qui n’ont à mon sens pas aidé à renforcer le français et une identité québécoise partagée.

Pour finir, on peut donc se désoler que les différentes parties prenantes à ce débat ne soient pas toujours conscientes des effets concrets de politiques qu’elles proposent. Cela contribue à mon sens à faire en sorte que chaque côté campe sur quelques positions et slogans, sans faciliter la construction des ponts et des consensus essentiels pour permettre au Québec et au français d’additionner et d’inclure l’ensemble de la population. Opposer identité montréalaise et français est à mon avis une stratégie perdante à tous égards. La loi 101 sert à la fois la cause du français et celle de la diversité linguistique. Le français fait partie du pacte social au Québec, ce qui est d’ailleurs reconnu par bien des anglophones et allophones.

Quoiqu’on en dise, le français au Québec est condamné à convaincre. Ça tombe bien, nous avons des arguments!

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