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On entend parfois dire que la traduction automatique aurait des impacts linguistiques négatifs, sous plusieurs aspects: diminution de l’importance donnée à l’apprentissage des langues, risques pour la pérennité des carrières langagières (traduction, interprétariat etc.).
À mon avis, même si ces craintes sont en partie fondées, on a tendance à éluder, de l’autre côté, les avantages potentiels, pour la diversité linguistique, et pourrait même être vue comme une technologie de « réégalisation » des langues.
Avons-nous toujours besoin d’apprendre d’autres langues?
On entend régulièrement poser la question (voir par exemple le récent article « Est-il encore nécessaire d’apprendre une langue? », paru dans La Presse). L’auteur y répond essentiellement par la négative, expliquant que l’apprentissage des langues est un moyen privilégier d’entrer en relation, de comprendre des cultures. Il n’est pas le seul et je suis assez d’accord.
Il me semble pourtant que la question n’est pas tout à fait nouvelle: ce qui fait actuellement le plus souvent office d’outil permettant de traverser la barrière des langues n’est pas l’apprentissage des langues (au pluriel) mais celui du seul anglais (pour les non-anglophones, bien sûr), aujourd’hui pratique de masse appuyée sur le système d’enseignement de très nombreux pays et rendue d’autant plus facile par la très large diffusion numérique des contenus, avec une domination conséquente sur les autres, même si les produits culturels de toutes les aires linguistiques peuvent en principe en bénéficier.
De ce point de vue, nous sommes depuis déjà quelques décennies dans une situation défavorable à l’apprentissage des langues (hors anglais), et observable jusque dans les pays multilingues, comme en Suisse. Cet état de fait ne semble d’ailleurs pas contre-balancé par l’accès amélioré aux ressources permettant un apprentissage de toutes les autres langues (méthodes en ligne, accès au contenu), la diffusion du contenu anglophone demeurant encore plus importante.
Traduire… vers quelle(s) langue(s)?
On pense aussi naturellement à ce qui arrive aux métiers de la traduction et de l’interprétariat, qui voient leurs compétences remises en cause par des systèmes qui produisent aujourd’hui des traductions de qualité suffisante pour de très nombreux contextes (hors débats sur le gain de temps réel en post-édition etc.). Mais là encore, les carrières langagières ne risquent-elles pas non plus depuis déjà quelque temps une remise en cause par la diffusion de la connaissance de l’anglais, qui fait que de nombreux services et produits culturels ne sont plus diffusés que dans cette langue, et induisant une baisse concomitante de la demande pour d’autres langues?
Ce qui devrait nous interpeller, au-delà de ça, c’est la réduction des fonctions où les autres langues sont en pratique permises (ce qu’on appelle la perte de domaine, ou en anglais – dont il est après tout souvent question – domain loss). Il y a quelques années, on pouvait par exemple lire assez régulièrement des articles sur la perte de domaine du danois face à l’anglais dans les universités danoises, l’enseignement supérieur étant un domaine particulièrement exposé – fait qui pourrait d’ailleurs toutefois dénoter un début de prise de conscience.
Un outil compatible avec le multilinguisme
La possibilité d’utiliser des modèles d’IA, aujourd’hui performants dans ces tâches, pour traduire rapidement et à bas cout nombre de contenus semble dans ce contexte être une bonne nouvelle, un outil qui permet le maintien d’un certain multilinguisme.
On pourra par exemple ne plus craindre de rédiger un article, une thèse ou autre en français ou en allemand, puisqu’en quelques minutes, d’autres versions linguistiques très acceptables pourront être produites, garantissant l’accès à un large public sans sacrifier la possibilité de créer dans la langue de son choix. Les avancées de la traduction automatique pourraient donc constituer un bouclier pour nos différents espaces linguistiques.
La technologie pourrait aiderait par exemple à soutenir la découvrabilité des contenus scientifiques en français comme l’e soutiennent l’affirment par exemple les responsables de la Chaire de recherche du Québec sur la découvrabilité des contenus scientifiques en français (enjeu très important au Canada), dans cet article du magazine de l’Acfas: « Multilinguisme et découvrabilité des contenus scientifiques : le pari de la traduction automatique ». Dans certaines limites, comme le rappelle l’article, puisque par exemple la recherche en sciences humaines peut se révéler plus sensible à l’usage de la langue. Mais est-ce moins favorable que le recours uniforme à une seule langue, dominante?
La technologie n’évacue pas non plus complètement l’humain, lorsque enjeux sont élevés (exigences de précision juridiques, scientifiques, valeur artistique etc.), l’intervention humaine reste essentielle. Je vous à ce sujet la discussion sur les « enjeux » (stakes) dans cette présentation de l’interprète Rony Gao (au LangFest 2018, à Montréal, festival dont j’ai contribué à l’organisation): la machine possède certes des capacités considérables, mais la présence de l’humain demeure nécessaire à certains niveaux pour des question de responsabilité.
Un mot sur l’espéranto
Étant moi-même espérantophone (pour en savoir plus, lire cet article), je rajouterai quelques mot à ce sujet.
Le récent Manifeste de Toronto rédigé à l’occasion du Congrès binational (canado-étasunien) d’espéranto de Toronto, en juillet 2025 (rassemblement auquel j’ai d’ailleurs eu le plaisir de participer) aborde l’irruption l’IA comme une situation nouvelle, abolissant en quelque sorte la valeur ajoutée de l’espéranto, dont le rôle de langue neutre serait devenu superflu puisque ses fonctions, techniques du moins, pourraient en théorie être remplies par des machines. Le mouvement espérantiste n’a d’ailleurs pas cessé de réfléchir à la valeur de sa langue questions au cours des dernières décennies. Pensons aux manifestes de Rauma (1980) et de Prague (1996), ou encore à cet article (en espéranto… mais vous trouverez facilement le moyen de le traduire!) très pertinent du linguiste finlandais et espérantophone Jouko Lindstedt sur les raisons qui poussent les espérantophones à persévérer, dans un monde qui, en surface du moins, semble ne pas en avoir besoin.
Le Manifeste de Toronto est assez pertinent, mais force est de constater qu’on n’a pas attendu l’IA pour en arriver là, la grande diffusion de l’anglais érodant, ici encore, la valeur de toute langue se positionnant comme lingua franca de rechange (du moins en surface, car l’usage des langues n’est pas qu’une question technique).
Cela fait longtemps que l’espéranto ne peut que marginalement justifier son utilité par l’absence de lingua franca (bien qu’il soit tout à fait à même de remplir cette fonction – comme le constatent les espérantophones tous les jours). Je crois d’ailleurs que les espérantophones ont toujours un rôle pertinent et original à jouer, formant une communauté originale. Mais plusieurs insistent (dont les auteurs du manifeste) sa dimension humaine: l’espérantie (la communauté espérantophone dans toutes ses dimensions – y compris culturelles) crée souvent des relations qualitativement différentes – en commençant par mettre les personnes qui le parlent sur un (relatif) pied d’égalité au plan linguistique. Voilà un effet difficile à substituer par la technologie.
Une alliée des langues?
Les modèles d’IA seraient-ils donc des alliés des langues? Ils n’ont pas, il est vrai, la dimension d’impérialisme qui résulte de l’usage excessif d’une langue unique, encore faut-il veiller à maitriser la technologie elle-même (c’est un autre problème). La souveraineté technologique est semble-t-il devenue l’une des composantes de l’autonomie linguistique. D’autres y mettent aussi un bémol rappellent aussi l’infrastructure énorme de centres de données et la consommation d’énergie considérable qu’ils engendrent. Mais ils peuvent selon moi contribuer à rééquilibrer le jeu.
Pour ce qui le concerne, l’espéranto, langue qu’on dit « artificielle », restera dans tous les cas plus humain et plus « naturel » que l’IA. Une « innovation (pas si neuve) interlinguistique » économe et low tech…
Traduction automatique, espéranto, usage adéquat des langues selon le contexte… ne négligeons donc aucun outil, et voyons comment les nouveaux venus peuvent nous être utiles.