
(Source image: Nicolas Viau)
Dans le monde francophone, la défense du français a souvent tendance à se confondre avec une inquiétude sur ce qu’on appelle fréquemment la qualité de la langue. « Le niveau baisse », s’inquiète-t-on rapidement.
Ce type de discours semble fréquent dans la presse en France (quelques exemples: ici, ici ou encore ici). Au Québec aussi, on déplore aussi régulièrement la maitrise insuffisante de la langue. On va quelquefois même jusqu’à suggérer que si on souhaite « protéger le français » (on tentera de comprendre de quoi il s’agit), il faudrait d’abord que les Québécois parlent « mieux ». Si on suit cette logique, certains pourraient même en venir à affirmer le français ne vaut la peine d’être défendu que si on le parle et l’écrit « bien ». Il y a d’ailleurs beaucoup à dire sur cette notion, mais c’est un autre sujet.
Dans le même ordre d’idées, le discours médiatique est aussi friand d’articles mettant en cause diverses évolutions orthographiques: rectifications orthographiques de 1990, points médians et autres méthodes d’écriture inclusive ou épicène, réforme des participes passés, etc. Tout cela sans oublier tous les articles sur le vocabulaire, les effets négatifs des textos (il n’y a d’ailleurs pas de lien démontré) et maintenant de l’IA, sur les capacités d’écriture (assez largement réfutés dans le premier cas).
Que veut dire « défendre le français »?
Tout cela illustre une certaine confusion en matière de « défense du français ». Cette notion peut recouvrir, selon les personnes qui l’utilisent, tant la notion de conservation de la norme linguistique (parlée et, surtout, écrite) telle qu’elle est, que la promotion de l’usage de la langue.
Dans ce second cas, il s’agit d’abord de promouvoir la francophonie, c’est-à-dire l’usage de sa langue par notre communauté linguistique (dans notre cas, le français). Les débats relatifs à la norme écrite (sujet auquel je m’intéresse par ailleurs), et les polémiques qui agitent les médias assez régulièrement, comme la réforme des participes passés, le fait d’accepter voire d’encourager ou non des tournures ou formes dites inclusives ou épicènes, de souhaiter rationaliser l’orthographe (en commençant par appliquer les rectifications de 1990), toutes choses souvent attaquées à longueur d’articles enflammés, ne changent pas grand chose à la vitalité de la langue (au contraire, un conservatisme excessif peut même être dommageable).
Cela reflète d’ailleurs certaines différences de tendances (sans qu’elles soient absolues) qui peuvent exister entre France et Québec autour de la notion même de défense de la langue: d’un côté, on l’associe la maitrise de la norme linguistique par ses usagers et de l’autre, les contextes de son utilisation (parler français au travail, dans les commerce, dans les institutions publiques, à l’université etc.). La première notion semble privilégiée en France, où la (quasi) omniprésence du français dispense (croit-on) d’assurer la protection de ses espaces d’usage, perçu comme un fait inamovible, de se soucier des contextes où il est utilisé. C’est plutôt la deuxième acception qui prime au Québec (et au Canada plus généralement), où la défense de la langue est d’abord celle de s’assurer de la présence du français dans toutes les sphères de la société, dans un contexte de large contact (et concurrence) avec l’anglais, langue majoritaire du continent et lingua franca mondiale.
D’abord, protéger les espaces francophones
Pourtant, l’enjeu principal est tout simplement l’usage de la langue (sous toutes ses registres d’ailleurs, familiers, formel et tout ce qui peut se trouver entre les deux). Il ne sert pas à grand chose maitriser une langue qu’on parle peu ou pas.
C’est donc en premier lieu les espaces linguistiques, c’est-à-dire les lieux et contextes où on peut utiliser la langue, qu’il faut protéger. Étendre puis maintenir ces espaces est tout le principe qui sous-tend la politique linguistique au Québec: enseignement en français (la connaissance étant à un préalable nécessaire à l’usage), usage obligatoire dans l’espace public et en milieu professionnel, etc. C’est aussi le but de la loi dite « Toubon » en France, bien qu’elle ait une portée moindre et qu’elle opère dans un contexte bien différents.
La « quantité » précède la « qualité »
Je crois que la plupart des gens (dont moi-même) seront d’accord sur le fait que, nonobstant le regard critique qu’on peut avoir sur la norme écrite, pour fonctionner correctement dans la société, il est essentiel de l’enseigner pour que sa connaitre et sa maitrise soit très largement diffusées, sans jugement sur les autres registres de langue, registres que nous utilisons tous par ailleurs (oui, même ceux maitrisent peu la norme parlent français!).
Il est toutefois important de prendre conscience que la maitrise de la norme vient largement avec l’usage. On pourrait dire que la « quantité » vient avant la « qualité ». Mieux vaut « mal parler » (je suis conscient du caractère douteux de cette notion, sociolinguistiquement parlant) que de ne pas parler du tout, choix que font par exemples nombre de francophones en situation minoritaire au Canada et qui est l’une des composantes de ce qu’on nomme l’insécurité linguistique, et qui peut contribuer en retour à l’attrition du français dans ces communautés (créant une boucle de rétroaction négative).
Le français: la langue des francophones
Défendre le français, c’est défendre la possibilité de le parler et du même coup les possibilités les gens qui le parlent. Le français (et toute langue) n’est pas tant une orthographe, un vocabulaire, une grammaire (notions en évolution à travers l’histoire) mais d’abord la langue d’une communauté linguistique, qu’on nomme la francophonie (au sens large), qui reconnait dans le français l’idiome commun. Le français, c’est d’abord la langue des francophones.
Se désoler du « niveau qui baisse » et avoir l’impression de « défendre le français », c’est donc peut-être en partie voir le problème à l’envers. S’il y a baisse de niveau, est-ce seulement par faiblesse de l’enseignement? Ou est-ce dû à un déficit d’exposition plus général (dans l’espace numérique, maintenant omniprésent dans nos vies par exemple)? Les personnes travaillant en milieu bilingue au Canada (avec un usage typiquement réduit du français) pourraient nous en dire long sur le sujet, la fréquence d’utilisation ayant une incidence sur l’aisance et la maitrise ressenties du français.
Il n’y a adonc aucune forme de « défense du français » qui vaille qui ne soit pas d’abord une défense de la francophonie, c’est-à-dire de l’utilisation du français dans les différentes sphères de la vie des sociétés qui l’ont pour langue commune.