Nation

L’espèce humaine étant une espèce sociale, chaque être humain, tout en disposant d’une identité individuelle, s’insère aussi dans un groupe, une collectivité d’humains, voire plusieurs selon la définition, avec laquelle il entretient des rapports plus ou moins étroits.

A niveau collectif, famille, ville, associations, intérêts, langue, perspective philosophique ou religieuse servent de repères identitaires. Mais l’un de repères majeurs qui a émergé au cours des derniers siècles (et même avant dans certaines contrées) est sans conteste la nation. La nation est le fondement du corps politique moderne, et est très souvent concomitante à la démocratie. Nous verrons que nous pourrions la définir comme un fondement et même à partir de sa viabilité démocratique, à partir d’une définition fonctionnelle de la nation. Honnêtement, cette définition n’a rien de révolutionnaire, et une recherche que je viens de faire à l’instant montre que le terme déjà, mais je ne suis pas sûr qu’il fasse référence à la même chose (lorsqu’on le cherche on trouve des références au sociologue tchéco-germano-américain Karl Deutsch).

Définition fonctionnelle de la nation

Rentrons donc dans le vif du sujet : à quelques exceptions près, les démocraties correspondent à des nations ou au moins à des États contenant ce qu’on pourrait appeler une majorité nationale. À l’inverse, les États multinationaux semblent instables et prompts à l’éclatement, tiraillés par des tensions internes. L’exemple le plus typique en est peut-être l’Union soviétique dont la démocratisation et l’éclatement en ses diverses composantes nationales se sont effectuées d’un seul et même mouvement.

Les atermoiements actuels de l’Union européenne, et de la zone euro en particulier, ont aussi grandement à voir avec les différences nationales. Le Canada lui-même, pays prospère et globalement fonctionnel, demeure tiraillé par les tropismes distincts de ce qu’on peut appeler ses nations fondatrices.

L’idée de base de la démocratie électorale actuelle est que c’est la majorité qui décide. Cela implique qu’à chaque scrutin, une minorité accepte. Cela implique aussi, dans les décisions gouvernementales, et particulièrement du point de vue fiscal, que des transferts de richesses soient possibles entre certains membres d’une nation.

La nation est donc un groupe au sein de laquelle la minorité accepte la légitimité des décisions majoritaires.

Quelle nation ?

La nation moderne est, idéalement, même si ce n’est pas encore le cas partout, civique et non ethnique. Ses membres, ou citoyens, sont porteurs d’un lien national indépendant de leurs origines personnelles, ethniques, de leurs convictions philosophiques ou religieuses (là encore, pas partout). Elle a la capacité d’accueillir de nouveaux membres par la naturalisation et, idéalement favorise plutôt le droit du sol.
C’est un lien culturel, fondamentalement, et non pas ethnique. Certains diraient un lien mimétique plus que génétique.
Elle ne s’oppose de plus pas à sa propre diversité interne. Le jacobinisme français est une variante, certes ayant valeur d’exemple historique, mais est loin d’être le seul. En principe, il n’existe pas d’opposition absolue entre appartenance nationale et identité régionale forte.

La nation permet l’affrontement politique plutôt qu’identitaire

Une nation est un ensemble au sein duquel les conflits sont politiques plutôt qu’identitaire. Loin des images de rejet et de séparation et autres tares que voudraient lui faire congénitalement porter certains, la nation démocratique est une organisation permettant de faire coexister des individus et/ou des groupes différents. D’ailleurs, on peut dire que le lien national est l’un des liens nécessaires et minimaux, dans bien des cas, à l’époque moderne, permettant de faire cohabiter des gens différents.

Les élections font ressortir de nombreux blocs régionaux dans de nombreux pays. C’est particulièrement vrai en France, ou le Bassin parisien s’oppose à la périphérie de la France (Bretagne et Ouest intérieur, Alsace, Occitanie) depuis des siècles, de la Révolution jusqu’au référendum de 2005. Ces oppositions, malgré certaines tensions locales, se vivent comme des tensions essentiellement politiques plutôt qu’identitaires.

La limite n’est quelquefois pas très bien définie. Par exemple, au Canada, de nombreuses politiques du gouvernement fédéral sont contestées par le Québec, y compris sa Constitution dans sa dernière mouture, mais la fédération continue néanmoins à fonctionner, avec ses hauts et ses bas, au gré des gouvernements se succédant. Il ne fait toutefois aucun doute que le fondement de ces tensions est la réalité nationale canadienne et québécoise, et une difficulté de certains au Québec d’accepter la légitimité de certaines décisions fédérales, voire sa légitimité tout court, et non pas de simples différences de sensibilité politiques.

Fédération européenne ?

C’est toute la différence entre la nation et une hypothétique fédération européenne que d’aucuns nous proposent, au sein de laquelle des oppositions politiques coïncideraient plus souvent qu’à leur tour avec les identités nationales, provoquant des chocs politiques et économiques intenses, comme ceux que nous voyons à l’œuvre au sein de la zone euro, ou certaines nations, dominées du système, comme la Grèce, voient leur niveau de ressentiment à l’égard de leurs partenaires monter, notamment l’Allemagne. Les Allemands rechignent, eux, à payer pour les autres. Allemands de l’Ouest n’ont pourtant pas eu trop de mal à dépenser des milliards de marks pour la reconversion économique de l’Est. Solidarité nationale oblige.

On peut toujours pleurnicher en criant « mais euh, les égoïsmes nationaux, tout ça », mais qu’est-ce que ça change ? Les identités nationales (et autres) sont de lents produits de l’Histoire, on ne les décide pas en quelques années à coups de traités…

Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’association entre nations. Des tas de choses marchent bien dans l’Union européenne : marché unique (à revoir pas endroits), espace Schengen, liberté d’établissement pour les citoyens des pays concernés, coopérations industrielles (ou ce qu’il en reste). Mais il s’agit de confédéralisme plutôt que de fédéralisme.

L’un des seuls contre-exemples auxquels on peut penser est l’Inde (elle-même d’ailleurs traversée par de très nombreux courants identitaires – à commencer par le Mouvement dravidien, au Sud). C’est un cas sur lequel il faudra se pencher un jour. La Suisse est souvent citée, il faudra aussi y revenir.

La nation cause-t-elle la guerre ?

François Mitterrand a un jour déclaré, dans les années 1980, au Parlement européen, que « le nationalisme, c’est la guerre« , avec corollaire implicite que seule l’Europe supranationale pouvait nous en sauver. Cela semble résulter d’une malencontreuse confusion entre nation et nationalisme, la première étant une collectivité d’individus, la seconde une idéologie. D’ailleurs, les nations démocratiques ne se font pas la guerre, mais coopèrent à divers degrés. De nombreux conflits impliquent des identités nationales, mais ne sont pas portés par des entités irréprochablement démocratiques. D’autres naissent du fait de la négation de réalités nationales. On analyse par exemple souvent la dislocation de l’Union soviétique, outre la décrépitude du régime, par le réveil des nations la composant.

La nation fermée ?

Il existe des nations fermées, mais on ne voit absolument pas pourquoi le fait de constituer une entité autonome du point de vue politique (et très souvent, culturelle, linguistique et économique à divers degrés) impliquerait nécessairement une fermeture. Les nations commercent. En Europe, les gens circulent librement dans un espace d’États-nations s’accordant mutuellement de nombreux privilèges et ayant renoncé aux contrôles aux frontières entre eux.

Immigration

Pour les pays qui ont l’habitude d’accueillir des gens de l’extérieur, la nation est la condition sine qua non de l’intégration. C’est un point crucial et pourtant très souvent oublié. En France, les « débats » sur l’identité nationale, guidés par l’ancien gouvernement, qu’il semblait opposer implicitement à l’immigration, n’en ressortent que plus faux après une réflexion sur ce sujet.

La nation est un lien partagé par des individus, voire des collectivités dans certaines d’entre elles. Elle est un point de convergence. Elle est ce qui fait qu’un individu peut se considérer comme français ou québécois ou canadien (laissons de côté la petite complexité des deux dernières) et non comme blanc, noir, bleu, de telle religion au autre d’abord. Bien sûr, on est aussi tout cela à la fois, mais sans lien national, dans la société, on serait juste cela. Une société qui met implicitement l’accent sur l’origine ethnique de ses membres comme facteur d’identification, même tolérante, est-elle véritablement progressiste ? C’est parce qu’ils ont pu être français que des millions d’immigrants en France ont pu être plus que bleus, verts ou autre. Même chose aux États-Unis, d’ailleurs. C’est un facteur rééquilibrant d’égalité la ou d’autres facteurs seraient source de différence et potentiellement d’inégalité.

C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles l’opposition établie par certains entre nation et capacité d’intégrer est toute fausse. L’intégration est promue par une identité forte. À mon avis, plus une nation croit en elle-même, plus elle accroit sa capacité d’attraction et d’intégration. Il est difficile de s’intégrer à une collectivité qui ne croit pas en elle-même ou s’autodénigre en permanence. La confiance attire.

En France, cas d’école en la matière, travaillée par les déclinologues depuis la fin des Trente Glorieuses (en fait, peut-être même depuis la fin de l’ère de Gaulle), on se plaint par exemple que le « modèle d’intégration » ne fonctionne plus, que c’est ce qui cause la fragilisation de l’identité nationale et autres maux…

Mais ne serait-ce pas plutôt l’inverse ? Ne serait-ce pas plutôt la crise de confiance en la nation qui cause des problèmes d’intégration (ça et le chômage, l’une des causes de la crise de confiance).

Confiance en soi : un bien pour la nation

On l’a vu plus haut, la confiance est un bien pour la nation. Elle permet d’intégrer les nouveaux venus et d’assimiler complètement leurs descendants.

Mais elle permet aussi les choix politiques. Si la politique est l’art du possible, la nation démocratique peut décider tout ce qui est possible. Elle n’est pas forcée d’être en mode pilotage automatique, sous la supervision d’instances internationales plus ou moins légitimes.

Les nations européennes mènent des politiques similaires depuis des années avec un sujet très mitigées. La zone euro, l’un des résultats de ces politiques, est poussée aux limites de sa cohésion.

Elle est aussi à mon avis un facteur de confiance pour les populations. En effet, dans des nations fortement laïcisées, la nation est l’une des seules structures assurant une certaine permanence de l’œuvre humaine. Bien sûr, au plan individuel, ce désir de permanence peut s’exprimer par la famille, l’art, le travail et tant d’autres choses, mais le reflux des religions organisées, positif sous de nombreux aspects, n’en laisse pas moins un vide métaphysique au niveau collectif. C’est d’ailleurs un point sur lequel nous reviendrons plus tard.

Voilà, j’ai déjà trop écrit… À suivre, donc !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *