Francophonie

Au moment où un certain pessimisme et un certain manque de confiance affectent tant la France que le Québec, pôles respectifs de la Francophonie européenne et américaine respectivement (pour des raisons différentes, d’ailleurs), il est temps de faire un retour sur les langues, à commencer par la nôtre point fondamental, porteur à la fois de communication et d’identité. L’autodénigrement n’est souvent pas loin et n’épargne pas la langue.

Rappelons que non contents d’être l’une des cultures fondatrices de l’Occident moderne, le français est la langue officielle de dizaines d’États, utilisé régulièrement par quelque 220 millions de personnes comme langue première et seconde (chiffres de l’organisation internationale de la francophonie de 2010 : http://www.francophonie.org/IMG/pdf/Synthese-Langue-Francaise-2010.pdf).

Ce chiffre ne tient pas comptes de millions de personnes ayant appris le français et capables de s’exprimer dans cette langue à divers degrés.

Le français est une langue active sur Internet. La version française de Wikipédia est la troisième par le nombre d’articles (après les versions anglaise et allemande), dépassant par exemple les versions espagnole et portugaise, dont les territoires où l’accès Internet est (pour l’instant) moins répandu. Notons aussi que la version néerlandaise est en quatrième position, comme quoi la masse démographique (environ 21 millions de locuteurs) ne fait pas tout, non plus.

Le français est, de plus, une langue véhiculaire en expansion en Afrique de l’Ouest et centrale (elle n’est d’ailleurs pas la seule, l’anglais et le swahili disposant eux aussi de vastes territoires) et semble destinée à perdurer encore longtemps dans la région.

En Europe, la santé démographique de la France permet d’envisager de belles perspectives au français, surtout si elle se double d’une remontée de pente économique (nous aurons l’occasion d’y revenir). Le taux de fertilité, légèrement supérieur à 2 enfants par femme en moyenne, est très satisfaisant, les conditions étant réunies pour une progression lente de la population au cours des prochaines décennies. Ces conditions sont d’ailleurs peu ou prou partagées par la frange nord-ouest de l’Europe, de l’Irlande à la Suède, en passant par le Royaume-Uni et le Danemark, contrastant avec le Sud et l’Est (Allemagne incluse), dont les taux de fertilité sont très au-dessous du niveau de 2,1 requis pour un renouvèlement des générations (1,3 à 1,5). Nous y reviendrons d’ailleurs un autre jour.

Tout ça pour dire, la lucidité sur notre situation ne doit pas nous amener à nous apitoyer, mais à nous faire prendre conscience de notre potentiel.

Francophonie au Québec

Le Québec constitue le seul peuple francophone d’Amérique et son socle démographique. Nous n’ignorons pas ici les autres francophones d’Amérique, mais ils ne peuvent prétendre à la même centralité. Le Québec est la seule société nord-américaine (au sens É.-U. et Canada), où l’anglais n’est pas la langue commune. C’est par là-même une société unique et un miracle historique et démographique en rétrospective, qui se distingue aussi du reste du continent par de nombreux autres tropismes, notamment politiques.

Mais c’est le fait français qui est fondateur et définit le Québec par rapport au reste. C’est aussi l’une de ses richesses essentielles. Loin d’un certain discours fallacieux qui prétend que le Québec n’est pas assez bilingue (entendre « anglophone » – ceci alors que le Québec est l’une des sociétés les plus bilingues d’Amérique) ou que le Québec est renfermé sur lui-même du fait de sa différence linguistique, le français est une porte vers tout un autre monde vers lequel le reste du continent n’a pas accès, le monde francophone.

Celui-ci contient bien sûr la France, la Belgique francophone et la Suisse romande, mais aussi nombre de peuples ayant le français en partage à un niveau ou à un autre. Le nombre de Maghrébins, de Libanais, d’Africains francophones ou de Roumains (tous « francotropes » à différents niveaux) installés au Québec en témoigne. Les liens économiques avec la francophonie mondiale sont importants : la France est un investisseur important au Québec (le second après les États-Unis, il semblerait) et est une terre de prédilection pour les créateurs québécois souhaitant s’exporter à l’étranger. Un avantage dont ne disposent pas nombre de régions ­« différentes » de par le monde. Et ne parlons pas du tourisme que rapporte la francophonie. On vend un produit spécifique et différencié, pas la même chose que partout ailleurs !
Il est donc non seulement agréable pour le Québec d’être lui-même, mais c’est utile en plus !

Les Québécois connaissent Tintin et Astérix, voient au cinéma les plus grands succès du cinéma français (pas tous, mais c’est infiniment plus que zéro). Tout cela ne les empêchant pas de connaitre et de naviguer sans problème dans la culture anglo-américaine (elle aussi après tout l’une des plus importantes au monde).

La francophonie du Québec, loin d’être un handicap, est un plus qui n’enlève rien, les Québécois étant très au fait de la culture nord-américaine dans laquelle baigne le continent tout entier, qu’elle soit populaire ou professionnelle, mais permettant de créer d’autres liens. Les Québécois parlent suffisamment anglais pour communiquer et commercer avec le reste du continent. La francitude québécoise est un pont jeté vers l’extérieur, qui fait probablement du Québec l’une des sociétés les plus « liées » (à d’autres pays et cultures au monde). Le Canada et les États-Unis sont deux pays très ouverts au commerce et aux individus, mais du point de vue culturel, l’Amérique anglophone est un lieu assez insulaire, où l’on consomme surtout des produits culturels américains, et où peu de gens parlent une autre langue (prime aux Canadiens pour leur connaissance non négligeable du français tout de même) en dehors des communautés d’immigration relativement récentes, essentiellement. C’est assez typique des grands peuples culturellement puissants, et dans bien des cas, les minorités au sein de ces ensembles, loin d’être plus fermées sont en fait plus ouvertes grâce à leur culture propre.

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on doit continuer à mettre l’accent sur le français au Québec, du point de vue de la langue publique, de travail et d’identité. Les déséquilibres et les pressions sont grandes et il faut donc ce petit plus de volonté qui permet de continuer à vivre en français en Amérique. Cette volonté est, du point de vue légale, incarnée par la Charte de la langue française, ou Loi 101 (de 1977), faisant notamment de la langue française la langue officielle du Québec et scolarisant les nouveaux arrivants dans le réseau francophone, s’assurant donc de leur donner une connaissance adéquate du français, ce qui n’arrivait que rarement, et au profit de l’anglais, avant cette époque.

Elle a permis le maintien minimum du français à Montréal. Loin de fermer des portes à ces immigrants, elle a permis à nombre d’entre eux d’être trilingues, parlant français, anglais et  la langue de leurs parents.  La Charte, grand texte fondateur du Québec moderne et l’une des premières mesures importantes prises par le Parti québécois après son arrivée au pouvoir, aura aussi paradoxalement préservé l’unité du Canada en redonnant à la francophonie québécoise une certaine sécurité.

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