Bonheur des « petites nations » et régions particularistes?

Les temps modernes sont-ils au bonheur des « petites nations », régions particularistes à l’autonomie plus ou moins développée?

À l’heure où les États-nations établis voient leur pouvoir relativisé (mais pas leur pertinence anéantie, comme nous l’avons vu dans le message précédent, et comme nous le verrons d’ailleurs probablement plus tard), l’une des évolutions de ces dernières décennies est l’émergence de nouveaux nationalismes et régionalisme subétatiques.

On pensera bien sûr au Québec, mais aussi au Pays basque espagnol, à la Catalogne, à l’Écosse, au Pays de Galles, à la Bretagne, jusqu’à un certain point à l’Alsace (ces derniers semblaient – jusqu’à la triste disparition de leur région par un coup de crayon technocratique – pratiquer un régionalisme à la fois efficace mais hyperdiscret). On peut aussi parler du Tyrol du Sud en Italie (région germanophone prise à l’Autriche après la Première Guerre Mondiale), sans parler des nationalismes postsoviétiques, etc.

Dans bien des cas, il est facile de comprendre l’attrait des petites nations pour leurs membres. Bien sûr, le sentiment identitaire s’appuie assez sur des contentieux historiques, comme au Québec, mais j’ai une théorie parallèle, complémentaire.

La plupart des humains appartiennent à plusieurs sphères identitaires, ce qui est normal et souhaitable. Jusqu’à un certain point, ils « magasinent » une identité valorisante entre les différentes options qui leur sont offertes. C’est d’ailleurs à mon sens l’un des ressorts principaux de l’assimilation culturelle, sur laquelle il faudra revenir plus tard.

Alors que de nombreux Français sentent leur pays décliner (en partie à tort) ou relativisé (à raison), pour de nombreux régionalistes, c’est l’occasion d’exprimer un sentiment latent d’identité locale éclipsé par la force de la construction nationale.

Cette expression de sentiments locaux est d’autant plus valorisante que lesdites « petites nations », quelquefois confortées par des succès économiques récents (Pays basque, Catalogne, Bretagne) n’ont à peu près rien à perdre.

Prenons la Bretagne. Comme toutes les régions françaises, son autonomie est faible. Son histoire assez récente la place dans une position périphérique par rapport à Paris, tant d’un point de vue géographique que culturel. Le breton est n’est parlé que par une minorité. Mais aujourd’hui (et malgré de récents soubresauts), c’est une région qui réussit plutôt : championne en éducation, chantre de la celtitude (ce qui la désenclave culturellement pour la rendre membre d’une communauté « celte » européenne s’étendant aux iles britanniques)… Son autonomie ne peut qu’augmenter tendanciellement, tant elle était et reste faible. Sa langue, presque morte, ne peut « que » renaitre (même si j’en doute en réalité, étant donné qu’il est presque impossible de revenir sur des changements linguistiques de ce type, mais c’est pour illustrer l’attitude générale). Elle peut s’imaginer que le destin de la France la concerne peu, particulièrement en période de difficultés.

Lorsqu’on est à terre, on ne peut que se relever. Se faire connaitre du monde.

Cela empêche-t-il un sentiment d’appartenance à un État-nation? Pas nécessairement. Pensons à l’Alsace, aux tendance particularistes clairs, et pourtant attachée à la France, et même le Québec n’a su se donner l’indépendance, à deux reprises. La Bavière se veut très autonome et ne cherche pas à s’extraire de la République fédérale. De plus, alors qu’on entend souvent dans les médias français qu’il y aurait un lien de causalité entre le niveau d’autonomie et les revendications indépendantistes (les premières étant à la source des secondes), il est bien plus probable que le lien soit inverse. On accommode des régions précisément parce que l’identité locale y est forte, c’est le moteur du désir d’autonomie. D’ailleurs, pourquoi ce sentiment serait-il nécessairement illégitime? Rien de tel qu’une union politique non consentie pour alimenter les ressentiments entre groupes.

Bien des régions particularistes et autonomistes semblent être, bien plus qu’en quête de fermeture, à la recherche d’une ouverture sur le monde à l’extérieur de leurs frontières nationales et d’une reconnaissance de leur personnalité propre. En Europe, cela se reflète entre autres par la profonde europhilie de ces régions, qui vient dans l’UE un tremplin vers une certaine émancipation, transcendant les frontières nationales. La conjonction régionalisme/fédéralisme européen, souvent incomprise hors de ces régions, est une position d’une certaine cohérence.

Est-ce à dire qu’il y a incompatibilité entre ces régions et les États auxquels elles appartienent? Je ne le pense pas. Mais le besoin d’autonomie et d’expression de soi reste légitime, et peut bien heureusement trouver de nombreux exutoires, qu’ils soient politiques, culturels, économiques ou autres. D’ailleurs, la sécession semble être une issue rare. Elle ne s’est d’ailleurs pas produite depuis des décennies en Europe de l’Ouest démocratique (l’indépendance de l’Irlande date de près d’un siècle). L’exemple le plus récent, le référendum en Écosse, organisé dans un cadre « idéal » (règles acceptées tant par Londres qu’Édimbourg), nous l’a rappelé récemment.

3 commentaires

  1. J'ai bien de la misère avec ta conclusion, même si elle semble juste.

    Petite erreur: le Tyrol du Sud est passé de l'Autriche à l'Italie après la Première Guerre mondiale, pas la Seconde. Les Italiens avaient été du côté des vainqueurs, cette fois-là.

  2. Effectivement, c'est corrigé! Merci.

  3. Ping :Les paradoxes du plurilinguisme - Idées multiples

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